«Ceci n’est pas une traduction» (1)

1 giugno 2006
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quine2.jpgdi Éric Houser

Chaque nouvelle traduction (d’ampleur) amène à se reposer, en grandes largeurs, la question de la traduction. Pourquoi ? Parce qu’il est bien évident qu’une telle question dépasse de loin le problème technique de la traduction en particulier, de tel texte A de langue A’ (langue-source) en tel texte B de langue B’ (langue-cible). Problème technique au demeurant passionnant, qui n’a pas fini de faire écrire. Des tombereaux de thèses sur le sujet, chaque époque produisant sa propre axiomatique. C’est qu’on touche, là, à quelque chose de tellement vertigineux… Inutile de faire un dessin. La thèse dite de «l’indétermination de la traduction», développée par Willard Van Orman Quine (2), tombe à pic pour étayer une intuition simple, à savoir qu’il y a peu de sens à dire que ceci est une bonne et ceci une mauvaise traduction. Que dit cette thèse ? «Des manuels pour traduire une langue dans une autre peuvent être élaborés selon des principes divergents, tous compatibles avec la totalité des dispositions à parler et cependant incompatibles entre eux. Dans un nombre incalculables d’endroits, ces manuels divergeront. Les traductions qu’ils donneront respectivement d’une phrase d’une langue seront des phrases de l’autre langue ne se trouvant les unes envers les autres en aucune sorte de relation d’équivalence plausible, pour lâche qu’elle soit. Bien entendu, plus ferme est le lien qui unit directement une phrase à sa stimulation non verbale, moins radicalement ses diverses traductions pourront-elles diverger de manuel à manuel.» La réception de la thèse a été (demeure) problématique. Tant dans le champ proprement philosophique que dans celui de la littérature, la traduction-en-littérature pouvant être considérée comme une région de la traduction-tout-court, comme l’ontique est une région de l’ontologie. Problématique, peut-être déjà en raison des aléas de la réception de la philosophie analytique (pour dire très vite, sans rentrer dans le détail), dont elle émane. Réception dont on sait qu’elle est, sur le continent, affectée d’un indice de soupçon qu’il est encore difficile (mais non impossible ; certains, dont Jacques Bouveresse en France notamment, s’y emploient depuis fort longtemps) de ne pas confondre avec un simple préjugé idéologique. Au niveau lexical, Quine avait, déjà avant l’exposé de sa thèse, formulé nettement quelque chose qui va dans le même sens. Je cite Paul Gochet : «Quine imagine un lexicographe au travail dans un pays lointain, aux prises avec les données de son informateur et essayant, à l’aide d’hypothèses, d’établir des corrélations sémantiques entre les deux idiomes. “Le lexique achevé, écrit Quine, est un cas de ex pede Herculem. Mais il y a une différence. En reconstituant Hercule par projection à partir de son pied, nous risquons de commettre des erreurs, mais nous pouvons au moins nous consoler en pensant qu’il y avait tout de même quelque chose à propos de quoi nous pouvons être dans l’erreur. Dans le cas du lexique, en l’absence d’une définition de la synonymie, nous ne pouvons même pas poser la question ; il n’existe rien à propos de quoi le lexicographe puisse être dans le vrai ou dans l’erreur”.» (Meaning in linguistics, dans From a logical point of view, Harper Torchbooks 1953). Certes, il en va différemment en présence d’une définition de la synonymie (autrement dit, en présence d’hypothèses analytiques, corrige le commentateur), mais cette nuance posée la signification ne peut plus être isolée de ces hypothèses, exactement «comme une lettre de son enveloppe» (Gochet). Autrement dit, il existe des significations, mais elles ne sont pas en soi. À l’opposé, complètement, d’une proposition de Jacques Derrida (dans L’écriture et la différence, donc à une époque proche de la publication des thèses de Quine, sept années plus tard pour être précis) selon laquelle «il n’y a de traduction que si un code permanent permet de substituer ou de transformer les signifiants en gardant le même signifié». À tout le moins (bénéfice secondaire), les idées du philosophe américain offrent un solide rempart à la fois contre la croyance au mythe de la traduction définitive, unique (inique), et contre un juridisme ou exclusivisme de la propriété (ceci, tel domaine de traduction – les américains, les russes… – est ma propriété, ma chasse gardée). Ce qui n’empêche bien évidemment pas de préférer, pour son usage personnel, telle ou telle traduction à telle ou telle autre. Pour la récente traduction des 12 livres de Jack Spicer (3), évoquée ici même tout récemment, je ne puis que recommander de s’y plonger corps et âme. D’abord parce que c’est la première traduction intégrale de cet écrivain. Ensuite parce que le parti pris d’Éric Suchère est d’une grande cohérence et que son travail a l’insigne mérite de ressembler à une traduction (Quine : «plus la traduction sera littérale, plus elle semblera être littéralement une traduction»), c’est-à-dire, veuillez m’excuser, de nous aider à ne pas prendre des vessies pour des lanternes. Enfin (corrélat du point précédent), parce qu’il nous incite, nous invite fermement veux-je dire, à la lecture en V.O. et… à la traduction. Une pièce, de poids, à verser au dossier.

(1) Ce texte constitue une version remaniée d’une chronique à paraître en septembre 2006 dans la revue Action poétique

(2) W.V.O. Quine, Le mot et la chose, Flammarion 1978, traduction par Joseph Dopp et Paul Gochet de Word and object, The Mit Press 1960 : probablement, soit dit en passant, un des grands livres de la philosophie américaine du siècle XXème. Pour une présentation condensée, voir La poursuite de la vérité, Seuil 1993, traduction par Maurice Clavelin de Pursuit of truth, Harvard University Press 1990. Pour une vue d’ensemble de la philosophie de Quine, y inclus un chapitre sur l’indétermination de la traduction, voir Quine en perspective – essai de philosophie comparée, par Paul Gochet, Flammarion 1978

(3) C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça – les livres de Jack Spicer, traduction d’Éric Suchère, préface de Nathalie Quintane, Le bleu du ciel, Bordeaux, 2006

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7 Responses to «Ceci n’est pas une traduction» (1)

  1. temperanza il 1 giugno 2006 alle 12:34

    Quine : «plus la traduction sera littérale, plus elle semblera être littéralement une traduction»

    Naturalmente questo è un discorso spinosissimo, e alcune spine vengono dalla realtà editoriale (e non la sottovaluterei in nome della purezza del discorso analitico, visto che poi la grandissima massa delle traduzione escono di lì, anzi, mi piacerebbe che si affrontasse qui, il rapporto tra traduzione-traduttore-redazione-editore), dalla necessità di avere infine una traduzione-testo, il che rende paradossalmente più facile, col verso libero, la traduzione poetica rispetto alla traduzione di testi narrativi.

  2. db il 3 giugno 2006 alle 23:32

    *W.V.O. Quine, Le mot et la chose, Flammarion 1978, traduction par Joseph Dopp et Paul Gochet de Word and object, The Mit Press 1960* ?!

  3. Éric Houser il 4 giugno 2006 alle 10:12

    What do you mean, db ?

  4. db il 4 giugno 2006 alle 22:03

    intanto grazie Eric per le cose che posti. scherzavo un po’ (solo nelle intenzioni!) sulla traduzione di un libro sull’impossibilità della traduzione…

  5. temperanza il 5 giugno 2006 alle 11:30

    Tradurre è impossibile, per questo lo si fa, l’uomo ama le sfide estreme:–)

  6. db il 6 giugno 2006 alle 00:14

    difatti: l’affermazione “le traduzioni sono equivoche” è univoca – ma: la traduzione dell’affermazione sarà come?

  7. ness1 il 3 luglio 2006 alle 17:28

    Questo sia il verso

    Ti fotton bene, mamma e papà.
    Senza volerlo, ma così è.
    Ciascuno il peggio di sé ti da
    con un bell’extra giusto per te.

    Ma pure loro furon fottuti
    da tonti in tiro di vecchio stampo,
    ora compìti ed educati
    ed ora pronti a farsi lo scalpo.

    L’uomo si scambia la sua miseria.
    Così sprofonda come gli scogli.
    Esci da qui tu appena ci riesci,
    e non sognarti d’aver mai figli.

    Da “Finestre alte” di Philip Larkin.
    Mia versione (credo “la meglio”!).



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