Les monstres et les couillons – 1

28 febbraio 2007
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[Articolo originariamente apparso sul sito francese www.sitaudis.fr]

di Nathalie Quintane

Une rumeur tenace, puisque rumeur, laisse entendre qu’il n’y aurait plus depuis longtemps en France de tendances poétiques nettement marquées, que toute trace théorique aurait été perdue corps et bien avec la mise en vente de pavés berlinois et non plus germanopratins, que l’idéologie rampante mais toujours renaissante aurait rendu gorge à l’entrée de Philippe Sollers comme pigiste au Monde des Livres, que poètes et lecteurs baigneraient dans une sorte de liquide post-amniotique où ni styles ni formes ne seraient clairement identifiables, où régneraient la diversité, l’inclassabilité, le multiple, le composite et le varié dans leur lutte victorieuse contre l’esprit de chapelle, l’infâme revue doctrinale, la doxa textuelle et le collectif autoritaire. Qu’enfin bref on serait peinards, et que tout le monde trouverait poème à son pied dans la supérette à taille humaine de la poésie contemporaine d’expression française. Qu’argument économique, puisque presque personne ne vend rien dans la dite poésie, ce ne serait ni logique ni gentil de se tirer la bourre pour si peu et qu’on pourrait au contraire tous se retrouver pour un jamboree convivial au sous-sol de Beaubourg ou sur le plateau de Millevaches, selon les parties organisatrices, et qu’on aurait certainement, à défaut de choses à se dire, des verres à boire.

Hélas trois fois ou heureusement, qui connaît même de très loin le terrain poétique actuel sait qu’il n’y a là que fumée de pacification derrière laquelle brûlent frénétiquement les feux de joie allumés par chacun des camps: celui des Monstres et celui des Couillons. Bien entendu, le Monstre n’est considéré comme Monstre que par le Couillon et le Couillon n’est appelé Couillon que par le Monstre, mais chaque petit Couillon ne rêve que d’une chose: balancer le Monstre qui lui fait face dans son feu, tandis que chaque petit Monstre ne pense qu’à une chose : observer la complète carbonisation d’un Couillon. Officiellement, Monstres et Couillons parviennent à faire preuve d’une espèce de politesse – le Monstre ira jusqu’à nommer le Couillon « Couillon non dénué d’intelligence », et le Couillon qualifiera le Monstre de « Monstre non dénué d’humanité »; en privé, le Monstre pourra lancer à un camarade Monstre l’injure suprême : « Tu n’es qu’un Couillon ! », et le Couillon jettera à un compagnon Couillon l’insulte ultime : « Va donc, Monstre ! ». Les Rencontres Poétiques Internationales sont les lieux d’expression favoris du Couillonisme et de la Monstruosité. Délocalisés, Monstres et Couillons font le point: le Monstre constate avec angoisse et bientôt terreur qu’il est entouré d’une foule de Couillons qui ne songent qu’à lui faire la peau – il apprendra, soulagé, qu’il lit devant un petit parterre de Monstres indigènes déplacés tout exprès et qui ne lui veulent aucun mal, au contraire. Le Couillon, quant à lui, connaît son heure de gloire – avant de retomber rapidement dans son pessimisme chronique, ou nostalgie, ou mélancolie, ou tristesse, ou morosité, ou cafard, ou pénibilité. De retour au pays, le Monstre se console en comptant le nombre d’apparition de son nom dans le réseau des Monstres, cependant que le Couillon soigne sa déprime en additionnant les apparitions de son nom sur la toile des Couillons. Comme Couillons et Monstres sont tous des professionnels du langage, ils tentent parfois la synonymie : le Couillon appelle le Monstre Formaliste; le Monstre appelle le Couillon Lyrique.

Cette fable n’est pas un délire exagératif; elle essaie de rendre compte d’une division si ancrée depuis trente ans qu’elle tend à fossiliser les imaginaires – ainsi de la paire antithétique chaud/froid : le Monstre, forcément « froid », produit une écriture à la même température. Du théâtre dégarni d’Albiach à l’humour post-beckettien de Pennequin en passant par le vernis beckien, le diagnostic est kif kif : c’est la banquise. Plus : la philosophie dont il se soutient est elle aussi une création arctique – on parle de la « féroce campagne » d’un Derrida contre l’humaine humanité (cf. Europe n° 890/891, juin/juillet 2003). Évidemment, les « Formalistes »” ne sont pas étrangers à cette catégorisation, puisqu’ils font, ou ont fait, la promotion d’une écriture « plate », « désaffublée », « objective », etc. De manière identique, les « Lyriques », en revenant dès les années cinquante, contre la pyrotechnie surréaliste, à la « simplicité », à l’« origine », voire à une naïveté revendiquée, auraient mauvaise grâce de reprocher au camp adverse l’accusation sans cesse reprise de cuculterie, de sulpicianisme, etc : un Couillon a le droit d’être gnan gnan.

Cela dit, entendons-nous bien: je ne viens pas ici prêcher la réconciliation. Je sais qu’elle est esthétiquement, éthiquement, philosophiquement, poétiquement impossible. Parce qu’elle est esthétiquement, éthiquement, philosophiquement, poétiquement motivée. J’aimerais seulement que ceux et celles qui sont amenés à travailler avec les poètes le fassent en connaissance de(s) cause(s) et que les poètes qui connaissent parfaitement et de l’intérieur l’état de chose cessent de faire comme si ce qui est n’était pas et comme si ce qui n’est pas était, en particulier lorsqu’ils ont à communiquer avec le monde non-poétique. J’aimerais également que les caricatures se nuancent, à défaut de s’estomper, qu’on arrête de couvrir les uns de givre et les autres de bons points. J’aimerais avant tout énoncer ceci : « Lyriques » et « Formalistes » sont, qu’ils le veuillent ou non, porteurs d’une idéologie ; qu’il n’y ait plus d’« écoles » identifiables n’a pas entraîné la dilution des anciennes « causes » dans le No Man’s Land brouillon des années 80/90. Sans que cela reprenne systématiquement l’allure de l’engagement à la mode Aragon, bien sûr. En conséquence, lire Valérie Rouzeau plutôt que Jean-Michel Espitallier, c’est acquiescer à une certaine vision du monde et à une certaine conception de l’homme; ce n’est pas « innocent ». Acheter à ses enfants les livres de la collection jeunesse du Dé Bleu, c’est les préparer – presque aussi sûrement qu’en les envoyant au catéchisme – à une saisie orientée de la société et de ses enjeux.

D’autre part, il ne faudrait pas croire, parce qu’elles sont deux, que les parties sont numériquement équilibrées, représentées avec la même régularité, ni qu’elles luttent à armes égales: l’esthétique (et donc l’idéologie) dominante dans le domaine poétique est gérée par la maison Gallimard – c’est ce que Jean-Michel Maulpoix définit pudiquement par l’oxymore « tradition moderne ». Publiée chez Gallimard, l’œuvre zutiste et charnelle de Jean-Pierre Verheggen est pacifiée; tout comme les poètes du Chat Noir, anthologisés en poche par la même maison, avait été pacifiés – il suffit de lire le Chat Noir vu par Gallimard et le Chat Noir vu par Arnaud Labelle-Rojoux pour constater la différence. Évidemment, on peut toujours espérer que quelques égarés lecteurs vont comprendre et continuer par eux-même le travail… On peut aussi se féliciter de ce qu’ENFIN un poète vivant d’une autre obédience puisse être lu par un plus grand nombre, simplement parce que ses livres seront mieux diffusés, mieux commentés par la presse, commentés tout court – parce que c’est Gallimard. Et puis, en tant que « Formaliste », on peut aussi s’en foutre, dire que tout ça, c’est plus mon histoire, qu’on s’en bat les couilles d’être poète ou pas : il n’empêche, Formaliste, que ton dernier opus, que ton petit DVD, que ton cdrom multimédia, que tes affichettes politiques, que tes brûlots incendiaires diffusés sur le Net, que ta revue photocopiée à trente exemplaires, entrent dans le genre Poésie, que tu pourras, sans problèmes et sans états d’âme de sa part, être sollicité par le Printemps des Poètes, qui a toujours besoin d’un petit animateur chez lui, d’un petit gars qui va faire rigoler le public avant le passage aux choses sérieuses. Et quand tu seras invité à l’étranger, Formaliste, ce sera pire, parce que là tu t’apercevras que la poésie et la pensée françaises, du Pérou au Kamchatka, c’est les autres, et tu te retrouveras, une fois de plus, dans un groupe ultraminoritaire qui peinera à se faire entendre. Mais bon, tu peux aussi faire l’animateur dans l’art contemporain : il y a plus de monde et c’est mieux payé. Et là, au moins, les « Lyriques », on les voit pas: ils ont peur de se salir.

(continua qui)

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3 Responses to Les monstres et les couillons – 1

  1. Les Ignorant il 28 febbraio 2007 alle 14:52

    Mon Dieu! Mon Dieu? Mon Dieu.
    Ich warte auf die Uebersetzung.

  2. carla bariffi il 28 febbraio 2007 alle 15:11

    Bisognerebbe tradurlo!
    anche il commento!
    per la povera gente come me!

  3. Lady Lazarus il 28 febbraio 2007 alle 17:11

    @ Carla Bariffi
    C’è un’altra cosa che non mi è chiara e cioè il significato di (continua qui) in fondo al post.
    Riguardo alla graziosa madamoiselle ho trovato questa presentazione “ici” http://www.printempsdespoetes.com:
    Je m’appelle Nathalie Quintane, Hello my name is Na-tha-lie-quin-ta-ne je suis née le 8/3/64 I was born 1964 in Paris, France j’habite à Digne-les-Bains I live in the south near the Côte d’Azur j’écris souvent des phrases simples my style is simple, but sometimes complicated j’ai publié mes premiers textes dans des revues I published my poems in avant-gardists, or less avant-gardists, reviews je fais des lectures à voix haute dans des bibliothèques ou des salles publiques I can read with my lips or in my head if you want

    In attesa di un indiano misericordioso dotato di allure francese (effeffe dove sei) porgo i miei ossequi.



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